Mauvaises Herbes (2020)

Abdallah Dima

À l’extérieur, le bruit des tirs s’intensifie. Rassemblés dans la cour de l’école, les élèves attendent en larmes l’arrivée de leurs parents. La narratrice, six ans au début du roman, reste à l’écart. Elle ne pleure pas, se réjouit au contraire de retrouver avant la fin de la classe « son géant ». La main accrochée à
un de ses grands doigts, elle est convaincue de parvenir sans crainte à traverser le chaos.
Ne pas se plaindre, cacher sa peur, se taire, quitter à la hâte un appartement pour un autre tout aussi provisoire, l’enfant née à Beyrouth pendant la guerre civile s’y est tôt habituée. Même si son père s’efforce de la faire rire avec ses blagues et si, dans les coins de verdure qu’inlassablement il recrée à chaque déménagement, il l’initie à l’amour de ses plants de marjolaine, de jasmin ou d’origan, la petite fille précoce comprend vite que son pouvoir n’a rien de démesuré. Dans son pays ravagé, dans sa ville divisée, cet intellectuel, qui a le tort de n’être d’aucune faction, d’aucun parti, d’aucune appartenance religieuse, n’a à offrir que son angoisse, sa lucidité et son silence à ses enfants et à leur mère.
Sans lui, qui ne peut se résoudre à abandonner sa terre, la famille va s’exiler à Paris, alors que la narratrice a douze ans. Collégienne brillante, jeune fille en rupture de ban, puis jeune femme, elle non plus ne se sentira jamais d’aucun groupe, elle aussi continuera de trouver refuge auprès des arbres, des fleurs et de ses chères adventices, ces mauvaises herbes qu’elle se garde bien d’arracher. Du combat que ne cesseront de se livrer en elle la mémoire et l’oubli, l’auteure de ce beau premier roman de résistance intime rend un compte précis et bouleversant. Impossible pour elle de ne se souvenir que du légendaire cerisier de sa grand-mère… c’est avec une enfance en ruine qu’il lui faudra mener une bataille permanente.
Ici, la tendresse dit son nom dans une main que l’on serre ou dans un effluve de jasmin, comme autant de petites victoires quotidiennes sur un corps colonisé par le passé.

  • - Année de publication : 2020
  • - Pages : 240
  • - Éditeur : Sabine Wespieser
  • - Langue : Français

A propos de l'auteur :

Abdallah Dima :

Née au Liban en 1977, Dima Abdallah vit à Paris depuis 1989. Après des études d’archéologie, elle s’est spécialisée dans l’Antiquité tardive. Mauvaises herbes est son premier roman.

Crédit Photo : David Poirier

La maison d'édition :

Sabine Wespieser :

Sabine Wespieser a une formation en lettres classiques. Elle a travaillé 13 ans chez Actes Sud, avant de fonder sa propre maison d’édition en 2001 avec son mari, Jacques Leenhardt. La maison publie son premier livre en 2002.  

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1 avis
3 Commentaires
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  • Dima
    9 novembre 2020

    Un vrai coup de cœur pour ce roman à deux voix. Celle d’une enfant de 6 à 40 ans ( on reste tôujours l’enfant de ses parents) et celle du père, longtemps vu comme un géant rassurant . Le lecteur est replongé dans le Beyrouth des années 80 ,en guerre jusqu’a Aujourd’hui . Quand une boude au ventre ou une boule dans la gorge empêche de dire les douleurs et l’amour, la poésie, les plantes permettent de tisser les liens nécessaires à la vie. C’est un texte fort qui pourrait être joué au théâtre, des passages m’ont fait penser à un autre libanais exilé Wajdi Mouawad et même tant la langue est forte à Kertesch et son Kaddish pour un enfant qui ne naîtra pas ... A lire et à faire lire !

  • Odile
    1 décembre 2020

    Dans un silence enveloppant dû à l’impossibilité de communiquer avec les mots, un roman profond, pudique, tendre et violent par la puissance des sentiments enracinés dans un passé ancré dans la guerre civile et l’exil, étouffés par l’amour réciproque, inconditionnel et irrationnel père/fille Magnifique écriture pleine et riche de sentiments, de couleurs, de parfums, de pardon, d’espoirs et d’accueil de la différence que sont les « mauvaises herbes » qui sèment les graines de vie de ceux qui osent fleurir là où le vent les emmène

  • Odile
    1 décembre 2020

    Toute cette souffrance qui habite deux êtres si fusionnels est évoquée en profondeur avec beaucoup de sensibilité, de justesse, de lyrisme. C'est le récit choral d'un père et de sa fille, tous deux si ressemblants dans leur indépendance d'esprit et par les angoisses qui les envahissent mais qui ne parviennent pas à se dire leur attachement sinon qu'en parlant de plantes. Le texte est dense, voire touffu par moment, ce qui induit parfois quelques confusions sur le personnage évoqué.