Sophie Daull raconte : Nicole et Léo

En 2016, Sophie Daull est venue au Festival du Premier roman de Chambéry, elle était lauréate pour son roman, Camille, mon envolée (Philippe Rey, 2015). À cette occasion elle s’est rendue au Centre pénitentiaire d’Aiton rencontrer les lecteurs du Festival. Sur le chemin, accompagnée de Chantal A., Sophie Daull raconte la passion de sa mère Nicole, pour Léo Ferré. Nicole, c’est sa mère disparue tragiquement, dont elle raconte le passé dans son roman La suture (Philippe Rey, 2016). Chantal A. parle alors à Sophie de la revue Les copains d’la neuille sur Léo Ferré.

Elle offrira alors à la revue, ce texte Nicole et Léo.

 

Nicole et Léo

 

Ce qui, dans ma tête d’enfant, associe Nicole et Léo, ma petite mère et le grand Ferré, est aussi brumeux que l’épaisse fumée des cigarettes qu’ils fumaient tous les deux, les Gitanes de l’une, les Celtiques de l’autre…

Ou plutôt non, ce n’est pas brumeux du tout.

Dans ma tête d’enfant, ma mère avait un amoureux secret, je le savais, je le sentais ; c’était ce type à la drôle de gueule, aux cheveux filasses, trop blancs, trop longs et mal coiffés, retombant sur son front chauve tout ridé, dont elle contemplait le portrait sur la pochette des 33-tours. Je la surprenais souvent debout, de dos, devant la fenêtre du salon, le disque à bout de bras, les yeux versés dans ce visage qui faisait peur, qui faisait vieux ; elle, si sérieuse soudain, comme en prière.

Parfois elle extrayait la sous-pochette qui protège les vinyles, celle où je savais déjà qu’on pouvait lire les paroles des chansons, et ses lèvres remuaient en silence. Embusquée derrière les immenses feuilles du caoutchouc poussiéreux qui montait jusqu’au plafond, je retenais mon souffle ; ça me faisait comme à l’église, quand les grands inclinent la tête et que les petits comprennent qu’il ne faut pas les déranger.

Le premier souvenir est donc une effraction silencieuse dans ce que je croyais être un secret. Pas de son.

Un peu plus tard le son arrive, encore par effraction, moi de nouveau planquée, cette fois derrière le chambranle de la porte de la cuisine, ma mère de nouveau de dos. Elle fait la vaisselle, les mains dans le Paic citron qui mousse dans l’évier. Mon père sort de la salle de bain au moment où je m’apprêtais à entrer dans la pièce et vient plaquer son petit corps d’athlète contre le petit corps de son amoureuse, devenue une ménagère accomplie. Je le vois passer ses mains sous le chemisier de ma mère, je les devine rampant jusqu’à ses seins, les cueillir au creux de ses paumes ; il a fourré son nez dans le cou aux senteurs graciles,là où j’aimais tant fourrer le mien, et tandis que leurs bassins collés s’animent de concert dans une sorte de mini-java que rythment les grincements de la porte mal ajustée du placard dessous l’évier, j’entends la voix de mon père bêler « T’es tout’ nue sous ton pull / Y’a la rue qu’est maboule / Jolie môme… »Et il lui mordille le cou en chantant, et elle offre sa nuque aux crocs en gloussant maladroitement la suite, et ils dansent dans les bulles de Paic citron, encastrés comme mes legos, et je comprends que j’assiste à une scène « pour les grands », et j’ai oublié ce que je venais demander à la cuisine, et je me réfugie dans ma chambre avec des chaleurs de pivoine.

Un autre souvenir maintenant, dans l’étrange fredon murmuré entre les partitions de Léo et les blessures secrètes de ma mère. Ça me saute aux oreilles et à la mémoire parce que les points de Suture enfoncent leur aiguille dans des tissus plus profonds maintenant, des chairs d’enfance aux cuirs poivre et sel.

Assez vite, ma mère n’a plus eu besoin d’être sur mon dos pour vérifier si je faisais correctement mes devoirs. Assez vite, je lui ai donné toutes les bonnes raisons d’avoir confiance : mes bulletins en témoignaient. Assez vite, j’ai compris que c’était parce qu’elle ne pouvait plus suivre les programmes de mon école dépassaient largement le cadre de ses acquis scolaires. Pourtant, un soir, alors qu’elle survolait mon cahier de textes, par acquis de conscience, pour faire comme si, elle pointa son doigt sur la page du lendemain et me dit : « Et cette poésie d’Aragon ? Fais voir si tu la sais ? ».

C’était Blues.

Je m’en souviens parce que j’étais amoureuse de ma prof de français, que le cours était sur « la fuite du temps », qu’elle avait négocié en quelques phrases le fameux « Mignonne allons voir si la rose… », pour nous engager vers des lectures et des analyses plus contemporaines, bien que tout aussi obscures pour les collégiens que nous étions,« La brume quand point le matin / Retire aux vitres son haleine / Il en fut ainsi quand Verlaine / Ici doucement s’est éteint ».

Aujourd’hui, nous dirions que cette enseignante était progressiste et sa pédagogie innovante ; à l’époque, je dévorais tout ce qui sortait de sa bouche comme autant de promesses pour ma vie qui viendrait, ma vie d’adulte. Argent comptant.

J’ai récité la poésie, debout dans la cuisine, étonnée de cette surveillance hors d’usage, mais plus encore des yeux de ma mère qui flottaient loin de ma page quadrillée, tombant toutefois sur moi avec la puissance d’une balle de revolver quand j’accrochais ou me trompais. Elle me disait : « Tu vas trop vite, prends ton temps ». Évidemment, quand, des années plus tard, j’ai écouté la chanson, j’ai compris : ce truc se traîne à deux à l’heure, avec une langueur de crooner insupportable… « On veille on pense à tout à rien… On doit trafiquer quelque chose / En attendant le jour qui vient ».

Qu’est ce qu’elle trafiquait, ma mère ?

Et pour finir il y a ce dernier motif, une broderie incertaine…

En 2006, ma fille avait neuf ans, ma mère était morte depuis longtemps, je répétais L’Instruction de Peter Weiss, une pièce terrible sur Auschwitz, adaptée des compte-rendus du long procès dit « de Francfort » en 1964. La compagnie, implantée dans une petite ville des bords de Loire, était fauchée ; le texte nécessitait de longues répétitions, l’hôtel était exclu, trop onéreux, de sorte que les comédiens étaient logés dans un gîte au milieu d’un champ de maïs, où les tâches du quotidien étaient réparties selon un planning de caserne : tour de Super U, de confection de repas, de poubelles, d’aspirateur, etc.

Nous passions des journées éprouvantes plongés dans l’atrocité de la Shoah, et le soir, nous nous retrouvions autour d’un repas, souvent bon, confectionné par l’un ou l’autre. Mais avant le dessert, nous étions abrutis de fatigue, ivres au premier verre, l’âme possédée par le Zyklon B et les amas de cadavres tatoués au poignet gauche. Nous montions alors dans nos chambres, nos brochures sous le bras, nous demandant comment et pourquoi le théâtre allait rendre compte de cette épouvante.

Rien ne nous distrayait, ni les prouesses culinaires de Guillaume, ni les blagues de Michel.

Nous étions en exil, loin de nos familles, dans cette ville à l’agonie où notre metteur en scène épuisait ses dernières forces à injecter à ses habitants un rapport à l’art, un peu de sens critique, d’implication politique, de regard citoyen…

C’était difficile de continuer à y croire, quand circulaient à longueur de journée, dans cette salle de répétition délabrée, qui avait autrefois hébergé un grossiste de meubles discount, l’infamie des crimes nazis et les bourrasques glacées du vent d’Est.

Bizarrement, seule cette étrange vie communautaire imposée faisait sens.

Un soir, Aurélie quitte la table pendant le fromage, dit : « Je reviens tout de suite », monte dans sa chambre farfouiller dans ses affaires, et redescend avec un CD qu’elle insère d’autorité dans le lecteur, dérogeant sans scrupules à la règle qui voulait que l’on soumette à l’ensemble de la maisonnée le choix du fond sonore. Elle se réinstalle à table avec la télécommande, se ressert une portion de roquefort, et fait play, volume à fond.

« Y’en a pas un sur cent, et pourtant ils existent ».

C’était Les Anarchistes.

Nous étions six, fourchette en l’air, tous médusés. Certains regardaient la chaîne hi-fi, d’autres Aurélie, d’autres leurs assiettes, les yeux fermés. Et à pleine bouche, à pleine gorge, à pleins poumons, ça s’est mis à chanter, couplets, refrain, ils connaissaient tous par cœur. Au début, ils marmonnaient « Fils de rien, fils de si peu » et puis, progressivement, les voix ont pris de l’ampleur, dans un irrépressible unisson – « Ils ont frappé si fort qu’ils peuvent frapper encore ». J’étais perdue, je ne connaissais la chanson que par extraits, entendue quelquefois lors de mes égarements dans des mouvements militants, ou déclamée par un ivrogne au comptoir d’un café dont je faisais parfois honteusement la fermeture, je me sentais nulle, traître, en plein simulacre…

Et soudain, j’ai eu un choc mémoriel, une image parfaitement refoulée, enfouie très profond, qui a fait tomber en une seconde de très lourds rideaux tendus sur d’autres ruines. L’enfance en ruines joue à la marelle dans les décombres…

J’avais oublié ça. Et c’est revenu dans la communauté de chant vociféré sur les étendues de maïs transgénique : Nicole, le soir à la salle de bain, le visage penché sur le miroir au-dessus du lavabo, inspectant les rides naissantes et la repousse des poils de sa moustache, passant sur ses joues, son nez, ses yeux, ses lèvres, un coton imbibé d’un démaquillant surpuissant comme on le dirait d’un décapant, et fredonnant ça : « Ils se tiennent bien bras dessus bras dessous / Joyeux et c’est pour ça qu’ils sont toujours debout / Les anarchiiiis-teeeuh ». On distingue à peine les paroles, elle murmure plutôt, on dirait une comptine entre ses lèvres, parfois elle chantonne bouche fermée… mais je reconnais, seulement maintenant : Nicole, jeune mère de famille aux lourds secrets du côté de la sienne, épouse d’un homme qui détestait la « chanson à texte », fredonnait en cachette le poème inquiétant du grand Ferré, debout devant son miroir, face à elle-même dans ce moment que personne ne troublait jamais, cette intimité des femmes quand elles retirent leurs fards.

« Ils ont un drapeau noir / En berne sur l’espoir / Et la mélancolie / Pour traîner dans la vie ».

Dans cette grande pièce sans grâce, carrelée de rose saumoné, insipide et fonctionnelle, que nous tentions de réchauffer avec nos odeurs d’ail et de tabac, nos chaussettes pendantes sur les accoudoirs des fauteuils, nos manuscrits criblés de notes dispersés sur tous les meubles, nos guitares et nos rires, le chant montait, s’amplifiait, prenait valeur d’hymne : « Des couteaux pour trancher / Le pain de l’amitié » ; or ces mots, époumonés en tribu, enflant comme des voiles dans le salon banal, étaient aussi ceux qui franchissaient, il y a des années, la bouche de la petite vendeuse de chaussures qui en avait vu d’autres, qu’elle ne voulait pas qu’on voie.
Auschwitz, le théâtre, Léo, Nicole…

Ma voix est entrée dans le groupe, bégayante, hésitante, faisant «na-na-nan » aux couplets, pour reprendre, dilatée et ferme, le refrain : « Les a-nar-chiiiis-teeeuh ».

Et j’ai rêvé – délirante utopie – d’un matin qui se serait levé sur les portes du fameux portail, Arbeit macht freimystérieusement tagué pendant la nuit en Freundchafft macht frei– les prisonniers rassemblés dans la cour entonnant du Ferré, la chaleur humaine comme une lave ou une forge, et tous les nazillons, les merdeux, les peureux, emportés par la coulée – «  Ils se tiennent bien bras dessus bras dessous / Joyeux et c’est pour ça qu’ils sont toujours debout » emportés par la coulée de ce qui aurait pu s’appeler un soulèvement, une insurrection, une émeute, une révolte, une révolution.

Nous avons joint nos coudes autour de la table, nous déclamions, nous beuglions, bien encore après la fin du titre, ça dérapait, ça déraillait, soudain on aurait dit la fête de la bière.

Alors, ça s’est arrêté de soi-même, nous nous sentions un peu piteux, chacun est allé mettre son assiette dans le lave-vaisselle et a souhaité bonne nuit à ses camarades avant de rejoindre sa carrée. Je suis montée dans la mienne. Tremblante encore. J’ai pris mon manuscrit, mais je savais déjà que je ne mémoriserai pas la scène 8 ce soir… Je lisais ces lignes que je devais dire sur scène le lendemain : « Il y avait une grande solidarité dans le camp », et je me suis endormie dans les effluves de mon démaquillant bio en laissant passer entre mes lèvres closes les cinq notes obsédantes : «m-m-m-m-teeeuh ».
Et de ma mère, soudain, je compris beaucoup…

Et du monde, je compris que je ne comprendrais rien…

Sophie Daull

[Après Camille, mon envoléee en 2015, Sophie Daull a publié en 2016, deux romans – Édition Philippe Rey –, l’un sur sa fille, l’autre sur sa mère, toutes deux tragiquement disparues. La 4ème de couverture de La Suture présente Sophie Daull assemblant « passé et présent, fiction et réalité, grand-mère et petite fille, [Nicole et Camille], dans ce roman en forme d’enquête généalogique, qui vagabonde de la France de l’après-guerre jusqu’aux années 80 », recomposition d’un passé dans lequel s’empilent les souvenirs, des paysages et des visages, des images sur une bande-son. Dans cet afflux il y a l’emprise et la force des chansons, Nicole fredonnant À la Saint-Médard des Frères Jacques, Sophie apprenant à Camille Aux marches du palais, des variations sur Au Pays des merveilles de Juliet d’Yves Simon, Une petite cantate de Barbara qui dit tout de l’amour et du chagrin : « Une petite cantate / Que nous jouions autrefois / Seule, je la joue, maladroite / Si, mi, la, ré, sol, do, fa / […] / Mais tu es partie, fragile, / Vers l’au-delà, / Et je reste, malhabile, / Fa, sol, do, fa », deux Ferré, deux chansons carte d’identité de Nicole, Jolie môme et La Gitane. Pressentant des entre-lignes, des espaces et des silences à combler, nous avons demandé – merci Chantal A. – à Sophie Daull de dire le lien qui unissait sa « petite mère » au « grand Ferré ».]