Critiques de Ahlam et de Morandouna, le Pays d’en haut

Le 24 janvier, à la bibliothèque Georges Brassens, sur les Hauts-de-Chambéry, a eu lieu le dernier apéro littéraire chambérien de la saison. Tant de passion et d’échanges très animés lors de ce rendez-vous… les uns ont défendu les premiers romans qui les ont le plus touchés et les autres ont profité de cette occasion pour prendre la température de la saison littéraire. Dans quinze jours l’ensemble du réseau des lecteurs nous fera part de ses choix. Quels seront les lauréats ?  

Pour tous ceux qui n’ont pas pu venir à l’apéro, voici deux critiques de lectrices du Festival : une sur Ahlam de Marc Trévidic et l’autre sur Morandouna, le Pays d’en haut de Fabrice Sluys, deux romans qui ne cessent de faire débat au sein de nos lecteurs.

AHLAM – MARC TREVIDIC (JC Lattès – 2016)

9782709650489-001-X

Marc Trévidic né à Bordeaux en 1965. Juge d’instruction cellule anti terroriste au TGI Paris de 2006 à 2015
( Rosiers, Copernic, Karachi, Tibérine). Il parle arabe. Depuis, Vice Président tribunal de Lille. A vu beaucoup de jeunes avec dogmes de l’islamisme radical dans son bureau.

24 chapitres chronologiques entre 2000 et 2012 sous le régime de Ben Ali et la révolution de jasmin.

Synopsis – Paul Arezzo, trentenaire parisien désabusé et peintre de renom, revient à Kerkennah, île tunisienne où enfant, il avait passé des vacances avec ses parents. Il s’y installe et se lie d’une profonde sympathie avec une famille de pécheurs. Il prend en charge l’éducation artistique (piano et peinture) des 2 enfants Assam et Ahlam et cherche à leur inculquer l’universalisme des arts. Une première partie où affection, amour et amitié sont omniprésentes.
Les attentats du WTC à New York de septembre 2001 bousculent cette quiétude, la guerre en Iraq débute et le groupe Etat Islamique attise le radicalisme musulman. Débute une deuxième partie où l’intégrisme religieux est détaillé subtilement et où l’auteur décrit comment s’instille le processus de radicalisation malgré le poids réel d’une éducation.

Paul, artiste ne vivant que pour son art et indifférent à la politique, ignore la réalité extérieure. Il recherche la symbiose entre la peinture d’Issam et la musique d’Ahlam. Il n’a cesse que de les voir progresser et n’aperçoit pas les contradictions qui animent le garçon.
Issam finit par rejoindre un groupe d’islamistes et la propagande d’El Qaida.
Il en est donc fini de l’Issam de Kerkennah qui prend faits et causes pour AI et commettra de nombreuses exactions.
Ahlam quant à elle finit par conquérir le cœur de Paul et s’investit dans des actions féministes anti salafistes.
Le récit s’achève avec la mort de Paul, égorgé par Issam mais l’épilogue offre au lecteur un sursaut de vie et d’espoir.
Le roman se lit facilement car l’expression mêlant narration et dialogues fort nombreux offre un rythme assez rapide. Les descriptions riches en couleurs décrivent avec justesse l’esthétisme des protagonistes et des paysages, la réalité du processus de radicalisation (parfois même trop car la technicité perd un peu le lecteur). Au fil du temps chronologique du récit, l’expression des faits plonge le lecteur tantôt dans un superbe tableau tantôt dans une douce sonorité tantôt une grande sensibilité, tantôt la fureur et la crainte.
Le roman nous apporte surtout une foule de données sociales (même en arabe) et historiques sur la Tunisie actuelle. Marc Trévidic exprime explicitement à travers ce récit la liberté qu’offre les arts, sa haine de l’obscurantisme et son amour des femmes qu’il décrit à merveille.
Marc Trévidic nous donne ici un exemple de plus de son engagement et un moment de lecture convaincant.


MORANDOUNA, LE PAYS D’EN HAUT – FABRICE SLUYS (PASSIFLORE – 2016)

1re de couv Morandouna (HD)

Fabrice Sluys après des étapes dans de nombreux pays s’est installé à Bordeaux. Né en 1960. A toujours refusé la vie quotidienne et a été guide touristique au Maroc et au Sénégal, puis agent de presse au Mali….

Roman scindé en 3 grandes parties elles-mêmes divisées en plusieurs chapitres. Des longues incises permettent à l’auteur de nombreux flash-back où la vie à Morandouna se fait l’écho de sa vie d’avant.

Synopsis : Aurélien 60 ans au crépuscule de sa vie (retraite maladie) prend la route vers le village communautaire à l’écart du monde où il a séjourné longuement jeune adulte. Ce long périple réactive dans sa mémoire les 4 années passées dans ce miracle de verdure perché au milieu du désert où règnent paix et harmonie.

Fabrice Sluys nous invite donc au voyage de ce jeune homme de 21 ans désireux de rejoindre un espace inconnu des cartes de géographie .
Il y évoque d’abord son périple , ses rencontres, sa première tentative d’accéder à cette terre improbable, son entêtement à parvenir à ce « merveilleux hasard géologique »
Morandouna l’accueille ensuite grâce à la perspicacité du chef de la communauté Fédhern. Le génie des habitants qui s’y sont succédés, a créé et fait perdurer un lieu de quasi auto subsistance dans un savant équilibre et respect des éléments naturels. « Une île perdue sur la mer des âges »
Aurélien va donc devenir à son tour un membre du pays d’en haut et participer au quotidien de ses habitants avec leurs croyances, leurs coutumes, leurs joies , leurs difficultés et leurs peines. Une passion intense et éternelle le liera à Azaïla, fille de Fedhern.
Mais le récit prend alors un tournant plus sombre quand la région de Yandarii et donc Morandouna vont se voir imposer l’implantation d’une exploitation de tantale et d’une usine de production très gourmande en eau. La communauté menacée va s’opposer pacifiquement aux troupes envoyées au village qui, elles, useront de leurs armes et signeront la fin de Morandouna et de ses habitants.
Les derniers chapitres du récit ramène le lecteur à Aurélien sexagénaire sur le point de nous éclairer sur la fin de cette aventure et d’accéder au but ultime qu’il s’est donné.
Le roman peut se lire à différents degrés
Tantôt quête philosophique tantôt invitation à un voyage spirituel.
Ce qui charme au-delà du thèmes du retour improbable vers ce microcosme préservé et de l’appétit irréfléchi occidental, ce sont la langue et le style de Fabrice Sluys qui utilisent des procédés (métaphores nombreuses) minutieusement élaborés pour multiplier sans cesse les images et accentuer l’imagination et les émotions du lecteur
L’écriture est limpide fluide et musicale .Son vocabulaire est conséquent et varié, les descriptions colorées et très expressives. De véritables tableaux parfois sonores s’offrent à nous. Certaines images rappellent les allégories des contes. Tantôt la cadence est telle que l’on se sent proche d’une épopée pathétique, tantôt l’expression crée une forte sensibilité. Certains passages nous plongent dans un souffle poétique. L’esthétisme est omni présent dans une grande partie du roman et la psychologie des personnages importante.
Morandouna ou le pays d’en haut n’est il pas l’Eldorado, le paradis perdu ou le jardin d’Eden présent dans toutes les cultures , les civilisations, les religions qui ont traversé l’espace et le temps ?
Où se trouve ce pays ? ne symbolise t il pas en fin de compte ce que le cœur des hommes détient de plus précieux au plus profond de lui-même ; l’amour, la générosité , l’humanité, l’empathie pour tous les autres hommes.  (La lecture de Morandouna a réactivé pour moi le passage de Saint Exupéry dans « Terre des Hommes » ; lorsque ce dernier rend hommage au Bédouin qui lui sauve la vie, il invoque alors à travers le visage du Bédouin , cette Humanité qui se trouve en chacun de nous).
Hélas ce qui mène le monde s’accommode mal de ces  sentiments humains qui entravent la course  insatiable  et effrénée pour l’argent et le pouvoir. Le matérialisme et la cupidité ne sont ils pas en train de gagner la partie en voulant contrôler et posséder cet espace de liberté de l’Être Humain ?
Métaphoriquement , c’est le passage où le monde dit Civilisé veut  capter l’eau du pays d’en haut, alors cette eau se dérobe.  L’eau du pays d’en haut pourrait être le symbole de la liberté intérieure de l’homme qui reste inviolable quoi qu’il advienne. De plus  l’eau s’est dérobée mais elle ne s’est pas volatilisé implicitement on peut penser qu’elle réapparaîtra quelque part
La lecture du roman nous renseigne sur la présence de l’Ange au tout début du récit.
Morandouna est un 1er roman qui convainc le lecteur et dont la lecture donne un véritable moment de bonheur et d’humilité.